jeudi 23 juillet 2009

Un certain Plume...

Plume, c'est le personnage créé par Henri Michaux, poète mais aussi peintre et grand voyageur.
Naïf et rêveur, en décalage constant avec le monde hostile qui l'entoure, Plume est en quelque sorte le frère littéraire de Charlie Chaplin et Buster Keaton.
Tel un funambule (il se surprend même à marcher au plafond) il traverse avec un humour tragique la noirceur de l'existence :

Plume ne peut pas dire qu'on ait excessivement d'égards pour lui en voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres s'essuient tranquillement les mains à son veston. Il a fini par s'habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible il le fera.
(...) Si, la nuit, on lui refuse un lit : "Quoi ! Vous n'êtes pas venu de si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires, c'est le moment de la journée où l'on marche le plus facilement."
"Bien, bien, oui, certainement. C'était pour rire, naturellement. Oh oui, par… plaisanterie."
Et il repart dans la nuit obscure.

(…) Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement.

Henri Michaux, Un certain Plume (1930)

Henri Michaux est selon moi l'un des poètes modernes qui a le mieux su exploiter les sonorités et le rythme de la langue. Ses textes sont respiration, souffle, cri, tempo. Dans La nuit remue, il exploite toutes les possibilités physiques d'un mot (Baobab, Nuit, Iceberg...) pour faire entendre la musique du monde, la communion du corps et des sons.

En respirant

Parfois je respire plus fort et tout à coup, ma distraction continuelle aidant, le monde se soulève avec ma poitrine. Peut-être pas l'Afrique, mais de grandes choses.
Le son d'un violoncelle, le bruit d'un orchestre tout entier, le jazz bruyant à côté de moi, sombrent dans un silence de plus en plus profond, profond, étouffé.
Leur légère égratignure collabore (à la façon dont un millionième de millimètre collabore à faire un mètre) à ces ondes de toutes part qui s'enfantent, qui s'épaulent, qui font le contrefort et l'âme de tout.

Extrait de La nuit remue

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