lundi 19 juillet 2010

Le je ne sais quoi et le presque rien

Un peu de théorie pour une fois... Arrêtons-nous un instant sur le "Je ne sais quoi et le presque rien" de Vladimir Jankélévitch, à la lumière de la création contemporaine.

Si la musique a nourri une multitude de pensées, en revanche rares sont les philosophes qui ont abordé cet art tant dans son aspect esthétique que dans son rapport au monde.
Jankélévitch, pianiste et passionné de musique, a écrit de nombreux essais sur le sujet, mais aussi des ouvrages critiques sur des compositeurs tels que Chopin, Fauré, Ravel, Debussy, Liszt, Rimski-Korsakov...

Sa pensée, quoi que complexe, peut être résumée en un fil conducteur : l'indicible, ce "je ne sais quoi" qui constitue un sentiment de manque, d'imperfection ; c'est la sensation d'étrangeté avec le monde, le vide qui nous entoure, cet écart, cette distance ressentie entre soi-même et l'autre. (Et même parfois à l'intérieur de soi : le fameux unheimlich de Freud, l'inquiétante étrangeté...).
Mais en même temps, et c'est là que réside le paradoxe, ce je ne sais quoi nous donne l'intuition fugitive de la vie, la saisie du mystère qui fait tout le charme de l'existence*.

Je m'explique : de la vie, nous n'avons qu'une expérience incomplète, fragmentaire, puisque dans le temps qui est durée, écoulement infini, nous (en tant qu'être vivant), ne vivons que dans la temporalité, c'est-à-dire dans un moment limité. Nous ne pouvons donc appréhender cette durée que dans l'instant. Ainsi, nous captons les événements par intuition, par nos sensations et notre pensée, et nous essayons ensuite de les traduire de manière imparfaite et de les fixer, notamment grâce au langage et à la mémoire.

Notre expérience de la vie est seulement approximative et éphémère. Une sorte d'intervalle étroit dans l'éternité, une parenthèse fragile, précaire, tiraillée entre un avant (pas encore) et un après (jamais plus), un "je ne sais quoi" constamment menacé de disparition.

Le rapport à la musique dans tout ça ? Nous y sommes : saisie de l'instant, expression de l'ineffable, la musique est la parfaite incarnation de cette "mélodie éphémère" qu'est l'existence.
Quoi de plus immatériel que la musique, et pourtant quoi de plus signifiant ?
Elle témoigne de ce "presque rien" que nous avons tant de mal à exprimer, et qui est pourtant essentiel.
Ce que résume très bien Jankélévitch : "Seulement la musique peut exprimer l'inexprimable: elle est le "logos" du Silence ".

Des compositeurs contemporains, comme Alain Bancquart, Pascale Criton, Warren Burt... sont allés au plus loin dans cette quête.
Constatant "la nécessité d'une rupture franche avec un système tonal, usé jusqu'à la corde par le chromatisme" (notre bonne vieille gamme chromatique en 12 notes, do do# ré ré# mi fa fa# sol sol# la la# si), Alain Bancquart a étudié une musique en "micro-intervalles" : quart de ton, et même plus tard seizième de ton, grâce à un piano construit par Julian Carrillo. Cela lui permet de créer de nouvelles échelles de hauteur de sons (toujours plus infimes), et par conséquent, de nouvelles échelles de temps.

Ces intervalles sont en effet si petits qu'il est difficile de discerner à l'oreille deux voire trois degrés successifs. Ainsi, la distinction entre chaque note, la frontière traditionnelle entre continu et discontinu devient floue. Ces changements de perception permettent au compositeur de créer des glissements subtils,presque imperceptibles au niveau des sons, de jouer sur le timbre, le rythme et le tempo.

Note pour un public non averti : cette musique bouleverse complètement nos habitudes auditives et peut paraître dissonante...
Ecouter Solitude du Minotaure d'Alain Bancquart
Cet extrait du "Livre du labyrinthe" (1995) est une musique de chambre pour piano en seizièmes de ton, deux violes d'amour et deux pianos en quart de ton.

Ecouter des extraits sur musiquecontemporaine.fr : on y trouve des compositions un peu plus faciles d'accès, en particulier Nocturne et L'amant déserté.

Alain Bancquart a également écrit un livre intitulé "Musique : habiter le temps" où il définit la création comme une façon de refuser ou de retarder la mort, de s'approprier le temps (Lire le compte rendu de lecture sur musicologie.org)

Parallèlement, son épouse, poète et critique littéraire, Marie-Claire Bancquart, a effectué un travail semblable sur le langage, cherchant à réduire la distance entre les mots et le monde qu'ils décrivent.

Car, au fond, qu'est-ce qui relie les explorations sonores de la musique au travail sur le langage poétique, si ce n'est la volonté de réduire cet intervalle, de se rapprocher au plus près de l'ineffable ?

Monde

Ailleurs je te parle.

C'était hier
dans l'intervalle usé du ciel et du jardin
entre l'urtication des ronces :

tout petit mot.

Qui regrettait de n'être pas
encore plus égal à rien :
le silence de lui
le tué de lui.

Mais toi,
ici,
par le vermeille et par le givre :
sans mot, tu m'investis.

Marie-Claire Bancquart Opportunité des oiseaux, éditions Belfond 1986

Imparfaits, approximatifs, les mots demeurent tout de même une chance, un moyen d'approcher le monde à tâtons :

Mots

Il pleut. Tu entends les mots résonner?

Tu vois leur trace?
-Tissée
dans le contour fugacement donné aux fleurs

Au moins le temps d'une plantation d'anémones
Ils survivront aux calices, aux mains qui tâtent
De tache aveugle en tache aveugle.

Arrête-toi près de la pluie.

Touche les mots, le braille du vivant.


*
A noter que dans son Essai sur le goût, Montesquieu utilisait déjà l'expression "Je ne sais quoi" pour désigner le charme invisible et indéfinissable des femmes, caractéristique de l'esthétique galante. Le je ne sais quoi se distingue de la beauté par la surprise, l'inattendu, ce qui se laisse deviner sans se donner complètement à voir ou à saisir. Il est le moteur indéfinissable du désir, ce qui en assure la renaissance continuelle.


1 commentaire:

  1. J'avais jamais vu Jankélévitch sous cet angle... en fait, j'avais jamais compris le rapport à la musique. Merci.

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